L'INDIVIDU
L'évolution
des techniques de l'infocommunication et de leur incidence sur notre façon de vivre, de
travailler et de nous détendre a été l'une des aventures humaines les plus importantes
du XXe siècle. Il n'est pas exagéré de dire que la condition des individus dans la
société a subi une profonde transformation et qu'elle est appelée à évoluer encore
davantage au cours du siècle prochain. Nous pouvons aujourd'hui communiquer avec parents
et amis malgré la distance, mieux maîtriser certains aspects de notre vie régis
auparavant par des institutions puissantes comme l'Etat, les grandes entreprises et les
médias, et notre vision des choses, nos attentes et nos préoccupations changent en
conséquence.
Grâce aux
nouvelles technologies, nous avons la possibilité de mieux filtrer les informations
auxquelles nous sommes exposés, de mieux orienter la façon de nous instruire, de créer
et de travailler, de mieux choisir nos relations sociales et même de mieux gérer la
manière dont les biens, les soins de santé et les services publics sont distribués. Les
innovations annoncées, comme le réfrigérateur "intelligent", qui mémorisera
la consommation des aliments et transmettra électroniquement la liste des courses à
faire à un service de livraison à domicile, promettent de nous décharger d'un bon
nombre des tâches incontournables de notre quotidien. Nous aurons ainsi plus de temps à
consacrer à nos loisirs favoris, nous pourrons peut-être poursuivre des études
jusque-là non envisageables.
Les
applications personnalisées intégrées aux systèmes de domotique fourniront
automatiquement les contenus demandés par l'intermédiaire de différentes plates-formes
et changeront radicalement la vie de famille: nos foyers deviendront des noeuds du réseau
mondial, faisant de l'Internet un élément indissociable de notre vie publique et de
notre vie privée.
Pourtant,
même si, grâce à elles, nous avons la possibilité de nous rendre maître de notre
existence, ces avancées suscitent, et c'est naturel, bien des craintes quant au devenir
de nos libertés individuelles et de la protection de notre vie privée. En effet, des
informations sur nos achats, sur notre situation financière sont enregistrées dans
d'énormes bases de données commerciales pour être ensuite vendues à toute personne
disposée à en payer le prix. L'Etat surveille chacun de nos faits et gestes par
l'intermédiaire des bases de données utilisées par les services fiscaux et la
sécurité sociale, tandis que les espaces publics sont filmés en permanence par les
caméras de la police. Sur le World Wide Web, les sites hôtes, de plus en plus
contrôlés par les autorités, prennent note de toutes les pages que nous consultons.
Malgré leur formidable potentiel libérateur, les nouvelles technologies empiètent dans
notre sphère privée. Il est compréhensible que beaucoup s'en inquiètent.
Inévitablement, les demandes de limitation des flux d'informations se multiplient - on
voudrait imposer le secret - ce qui met en danger l'un des fondements d'une société
libre, la transparence.
Or, il n'est
pas possible de comprendre ou d'étudier en profondeur l'incidence des nouvelles
technologies sur l'individu si on accepte le progrès technique sans esprit critique, ou
si, au contraire, on le rejette en bloc. La première attitude ne nous laisse que peu de
marge de manoeuvre et ne nous permet pas d'appréhender pleinement les transformations de
notre mode de vie. Nous aurions tendance à considérer passivement tout changement dû à
la technique comme une fatalité. D'un autre côté, la seconde attitude nous empêche de
voir les possibilités d'évolution dont ces technologies sont porteuses. En fait, il faut
aborder la relation homme-machine de deux points de vue: ne pas s'arrêter seulement sur
la façon dont les nouvelles technologies transforment les individus, mais voir également
comment ces derniers les façonnent et les utilisent en fonction de leurs besoins
quotidiens. C'est ainsi que nous pourrons dépasser l'opinion destructive pour la
société selon laquelle la technologie est une menace pour la liberté individuelle,
alors qu'il faudrait comprendre que les individus et la technique sont des réalités
complexes, variées et en constante évolution. |