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Journée internationale des femmes 2011
Débat de haut niveau: Pourquoi les jeunes femmes délaissent-elles la technologie et comment inverser cette tendance?
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Photographe: ITU/P. Letcher
De gauche à droite: Suvi Lindén, Ministre finlandaise des communications; Doreen Bogdan-Martin, Chef du Département de la planification stratégique et des relations avec les Membres de l’UIT et Jasna Matić, Ministre serbe des télécommunications et de la société de l’information

La Journée internationale des femmes, commémorée tous les ans le 8 mars, marque les conquêtes économiques, politiques et sociales des femmes. «L’égalité d’accès à l’éducation, à la formation et aux sciences et technologies: vers un travail décent pour les femmes» est le thème qui a été retenu pour 2011. C’est en 1911 que la Journée internationale des femmes a été fêtée pour la première fois.

L’UIT a organisé le 10 mars 2011 un débat de haut niveau pour marquer ce centenaire. Lançant la discussion, Doreen Bogdan-Martin, Chef du Département de la planification stratégique et des relations avec les Membres de l’UIT, a déclaré: «Ce débat revêt une importance particulière pour moi à titre personnel en tant que femme travaillant pour l’UIT, l’Organisation des Nations Unies spécialisée dans les technologies de l’information et de la communication (TIC), et en tant que fervent défenseur du droit des femmes à réaliser tout leur potentiel».

      «Oubliez la Chine, oubliez l’Inde, oubliez l’Internet: ce sont les femmes qui constituent le moteur de la croissance économique.»

The Economist

Toutes les femmes devraient afficher dans leur bureau cette citation tirée de The Economist — «Oubliez la Chine, oubliez l’Inde, oubliez l’Internet: ce sont les femmes qui constituent le moteur de la croissance économique », dit Mme Bogdan-Martin. Elle souligne toute l’importance qu’il y a à inscrire les filles à l’école et à faire en sorte qu’elles puissent y rester. Comme le fait valoir l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO): «Si l’on scolarise une fille, on réduit radicalement le risque que son enfant meure avant l’âge de cinq ans... Les filles qui ont été scolarisées sont plus productives dans la famille, mieux payées au travail et plus capables de participer à la prise de décisions sociales, économiques et politiques».

«Quelle est la fille qui ne souhaite pas se destiner à un secteur où les compétences manquent, où les salaires sont parmi les meilleurs du marché du travail et où elle peut vraiment faire bouger les choses et contribuer au développement social et économique?»      

Les professionnels des TIC sont bien rémunérés; or, une pénurie semble s’annoncer au plan mondial. L’Union européenne estime que d’ici dix ans, on manquera de 300 000 personnes pour remplir les postes vacants dans la région; au plan mondial, le manque projeté s’approche de 1,2 million. Appelant l’attention sur ces chiffres, Mme Bogdan-Martin a ajouté: «Je me pose cette question: quelle est la fille qui ne souhaite pas se destiner à un secteur où les compétences manquent, où les salaires sont parmi les meilleurs du marché du travail et où elle peut vraiment faire bouger les choses et contribuer au développement social et économique?».

      Doreen Bogdan-Martin Doreen Bogdan-Martin est depuis début 2008 Chef du Département de la planification stratégique et des relations avec les Membres de l’UIT, après avoir été Chef de la Division de l’environnement réglementaire et commercial de l’UIT/BDT. Avant d’être recrutée par l’UIT, elle était spécialiste de la politique des télécommunications à la National Telecommunication and Information Administration (NTIA) des Etats- Unis; elle est titulaire d’un mastère en politique des communications
Jasna Matić Jasna Matić est la Ministre serbe des télécommunications et de la société de l’information. Elle a un diplôme en ingénierie et occupait les fonctions d’ingénieur civil avant de devenir conseiller de son gouvernement, puis consultante à la Banque mondiale à Washington. Elle a occupé plusieurs postes élevés dans la fonction publique de son pays avant d’être nommée Ministre des télécommunications et de la société de l’information en 2008.
Victor Agnellini Victor Agnellini est Vice-Président senior Transformation de l’entreprise Alcatel- Lucent, où il dirige les stratégies et programmes qui permettent à son entreprise d’être à l’avant-garde de l’évolution mondiale dans le domaine des TIC.
Suvi Lindén Suvi Lindén est la Ministre finlandaise des communications. Elle est diplômée en informatique et titulaire d’un mastère en sciences. Elle a fait la une des journaux en 2010 lorsque la Finlande est devenue le premier pays du monde à faire de l’accès au large bande un droit opposable pour tous.
Anastasia Ailamaki Anastasia Ailamaki est Directrice du Laboratoire d’applications et de systèmes à forte intensité de données de l’Ecole d’informatique et de sciences de la communication à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), et professeur associé à l’Université Carnegie Mellon.
Aurora Velez Aurora Velez est la productrice en chef de la série vedette d’Euronews en matière d’éducation, Learning World, émission hebdomadaire qui fait connaître aux téléspectateurs les défis, tendances et succès dans le domaine de l’éducation dans le monde entier.
Inal Uygur Inal Uygur est Chef des procédés et projets à l’Ecole internationale de Genève où il enseigne l’épistémologie. Il est diplômé du Massachusetts Institute of Technology (MIT) en informatique et en ingénierie et était déjà spécialiste des TIC depuis plus de vingt ans lorsqu’il a accédé à ses fonctions actuelles.
Alethea Lodge-Clarke Alethea Lodge-Clarke est Directrice du programme Microsoft pour les partenariats public-privé et de DigiGirlz, son rôle étant axé spécifiquement sur les programmes susceptibles d’autonomiser les jeunes filles et jeunes femmes. Elle est née et a grandi à la Jamaïque, et est maintenant installée aux Etats-Unis.
Alethea Lodge-Clarke Gitanjali Sah est analyste des politiques à l’UIT, où elle est spécialiste de la mise en oeuvre de projets TIC4D et d’administration électronique. Elle a contribué au processus d’élaboration des politiques au niveau national et au niveau des Etats en Inde, et a notamment participé à l’élaboration des politiques relatives aux TIC dans le domaine de l’éducation.
Speranza Ndege Speranza Ndege est Directrice de l’Institut de téléenseignement et d’enseignement électronique de l’Université Kenyatta du Kenya et était autrefois Chef du Centre d’apprentissage de l’Université virtuelle africaine. C’est une spécialiste de l’apprentissage des TIC en ligne; elle est titulaire d’un mastère en systèmes d’information automatisés.

Mme Bogdan-Martin a ensuite animé un débat interactif entre représentants des pouvoirs publics, du secteur privé, du milieu universitaire et des médias: «Pourquoi les jeunes femmes désertent-elles le secteur des technologies?» Dans les extraits donnés ci-après, c’est Mme Bogdan-Martin qui anime le débat.

Les femmes et la technologie: partage de données d’expérience

Madame la Ministre Mati, en tant que femme ayant opté pour des études d’ingénieur, vous connaissez des attitudes envers les femmes qui se destinent à un secteur dominé par les hommes. Est-il très important d’appuyer et d’encourager les femmes qui envisagent des domaines traditionnellement masculins?

Jasna Matić: Que ce soit pendant mes études dans le secteur de la construction ou lorsque je préparais un MBA, j’étais l’une des rares femmes à avoir été admise. Mais mon expérience est en fait antérieure puisque pour mes études secondaires, j’ai choisi la filière mathématiques. A quinze ans, je suivais les cours avec deux autres filles et 24 garçons. Nous les filles étions les trois meilleures de la classe. Nous avons osé parier sur les mathématiques pour notre carrière, mais les filles qui n’étaient pas tout à fait aussi bonnes en maths que nous n’ont même pas osé tenter la chose car personne ne les a encouragées à le faire. Les trois filles étaient encouragées par leurs familles; nos parents nous disaient que nous pouvions réussir tout ce que nous tenterions. Les garçons, eux, bénéficiant de toute évidence de l’encouragement et de l’appui de leurs familles, ont poursuivi leurs rêves, qu’ils soient ou non doués. Pendant mes études, un de nos enseignants a dit à la classe: «Oui, mais les filles ne sont là que pour trouver un mari, n’est-ce pas?». Ce type d’attitude commence donc très tôt et ne cesse jamais. J’y suis confrontée encore aujourd’hui. Je sais pertinemment qu’à toutes les réunions auxquelles j’assiste, il me faut passer les dix premières minutes à montrer ma compétence et mon savoir-faire. Ce n’est qu’une fois ce stade dépassé que je peux passer aux véritables thèmes inscrits à l’ordre du jour de la réunion.

      «Il est donc important pour toutes celles d’entre nous qui avons fait carrière dans les TIC d’encourager les jeunes filles à suivre leurs rêves, à faire des études et à envisager une carrière dans ce secteur.»

Il est très important d’avoir des modèles auxquels on peut s’identifier. Au moment de la création d’ONU Femmes à New York en février 2011, une des femmes présentes, astronaute, a dit qu’il fallait s’appuyer sur la réalité pour créer un rêve. Les jeunes filles doivent pouvoir constater une certaine réalité pour ensuite en rêver. Si elles ne voient jamais de femme astronaute, elles ne rêveront jamais de le devenir. Il est donc important pour toutes celles d’entre nous qui avons fait carrière dans les TIC d’encourager les jeunes filles à suivre leurs rêves, à faire des études et à envisager une carrière dans ce secteur.

Le secteur des TIC a véritablement transformé le monde ces vingt dernières années. Il a modifié la manière dont nous travaillons, dont nous étudions, dont nous nous soignons, dont nous avons accès à la justice et bien évidemment la manière dont nous nous amusons et communiquons. Il existe des possibilités innombrables pour les jeunes femmes dans le secteur des TIC, et c’est une bonne carrière. Nous les femmes devons faire ce que nous pouvons pour que la tâche leur soit plus facile qu’elle ne l’était pour nous.

«La Fondation Alcatel-Lucent a mis au point un programme mondial qui va toucher 13 500 jeunes de par le monde, dont 70% de femmes.»      

M. Agnellini, votre entreprise est l’une des plus importantes du monde dans le domaine de la recherche-développement. Est-ce que la pénurie de compétences imputable au délaissement des études en informatique par les filles vous inquiète?

Victor Agnellini: En tant qu’entreprise internationale présente dans 130 pays, l’un des défis auquel nous sommes confrontés s’agissant de renforcer l’égalité entre hommes et femmes dans tous les secteurs de l’entreprise, s’explique par la différence de dynamique dans les différents pays. Nous sommes bien conscients qu’il nous faut déployer encore plus d’efforts pour augmenter la part des femmes au niveau du premier emploi et soutenir les femmes pour qu’elles puissent faire carrière dans les TIC. Nous nous sommes longuement penchés sur cette question au sein de l’entreprise, et avons repéré un certain nombre d’obstacles, non seulement au niveau des études supérieures, mais aussi aux stades précédents.

Pour aider à multiplier les possibilités pour les filles de faire carrière dans ce secteur, la Fondation Alcatel- Lucent, que j’ai l’honneur de présider, a mis au point un programme mondial. La Fondation vise tout particulièrement les adolescentes; notre programme va toucher 13 500 jeunes de par le monde, dont 70% de femmes. Grâce à ce programme, nous aimerions réellement aider les jeunes à atteindre le stade où ils participeront de manière plus active au système éducatif et utiliseront éventuellement les TIC pour jouer un rôle bien plus actif dans la société d’une manière générale.

Madame la Ministre Lindén, dans le Programme international de l’OCDE pour le suivi des acquis des élèves (PISA) 2010, la Finlande se situe à la deuxième place pour les mathématiques et à la première pour les sciences. Les jeunes Finlandaises se débrouillent mieux en sciences que les garçons, et en maths filles et garçons sont à égalité. Or, moins de 25% des jeunes suivant un cursus en technologie à l’université sont des femmes. Pourquoi?

«Une des choses les plus importantes serait de faire prendre conscience aux filles qu’en combinant les TIC et les métiers dans le social — carrières qui attirent le plus souvent les femmes — elles seront en mesure de faire une vraie différence.»      

Suvi Lindén: En Finlande, nous avons les mêmes problèmes que partout pour attirer les filles dans l’informatique. Les études montrent qu’il n’y a pas suffisamment de modèles d’identification. Les filles pensent que la technologie, c’est pour les «intellos», et que c’est une discipline trop peu «cool». Grâce à Nokia, les TIC sont omniprésentes en Finlande. Mais bien que les filles étudient les mathématiques et les sciences dans le secondaire et réussissent très bien dans ces matières, elles continuent de vouloir être médecins, infirmières ou enseignantes. Les carrières techniques ne les attirent pas. Nous déployons de gros efforts en Finlande pour attirer les femmes dans les carrières techniques. En fait, la Finlande a trop d’ingénieurs, et trop d’étudiants en ingénierie; il n’est donc pas facile de trouver un emploi dans le secteur des TIC. Mais le vrai problème est un problème de perception.

Grâce à la révolution numérique, nous parlons déjà en Finlande de la société de l’information omniprésente, où la communication se fait, non seulement entre les personnes, mais aussi entre les appareils. La technologie est partout. Je pense que cette évolution présente d’énormes possibilités pour les femmes. Lorsque les femmes constateront que les TIC pénètrent le moindre aspect de la vie — prise en charge des personnes âgées, soins infirmiers, enseignement — ce secteur deviendra beaucoup plus intéressant. Par exemple, les femmes pourront combiner soins aux personnes âgées et un emploi d’ingénieur, dans la mesure où il va falloir inventer de nombreux appareils pour s’occuper de ces personnes âgées.

Je pense que les femmes ont une grande capacité de créer des interfaces conviviales, de faire des choses simples à utiliser. J’ai toujours dit qu’en Finlande, parce que nous avons tant d’ingénieurs et que ces ingénieurs fabriquent des appareils qu’ils utilisent eux-mêmes, on manque d’appareils et d’applications conviviaux. Je pense que les femmes peuvent intervenir à ce niveau et j’ai de bonnes raisons de penser que — dans un avenir proche, avec un peu de chance, les femmes seront de plus en plus nombreuses dans le domaine de l’ingénierie. Une des choses les plus importantes serait de faire prendre conscience aux filles qu’en combinant les TIC et les métiers dans le social — carrières qui attirent le plus souvent les femmes — elles seront en mesure de faire une vraie différence.

Mme Ailamaki, pourquoi avezvous choisi de faire des études d’informatique, et dites-nous quel effet cela faisait d’être parmi les neuf filles d’une classe de plus de 150 élèves?

«L’informatique était bien loin de ma vie quotidienne, contrairement à ce qui se passe actuellement, quand tout le monde a des appareils TIC chez soi et sur soi.»      

Anastasia Ailamaki: Je voulais devenir ingénieur chimiste parce que la chimie me plaisait. Je n’avais jamais vu d’ordinateur avant l’âge de 17 ans, âge auquel je suis allée à l’université. Quand je remplissais les formulaires et indiquais mes universités préférées, quelqu’un m’a dit «Sais-tu qu’il existe une nouvelle école d’ingénieurs informaticiens en Grèce? Mais ce n’est même pas la peine de faire une demande parce que c’est un cursus très sélectif». Le problème c’est que si quelqu’un me dit de ne pas faire quelque chose (même mes parents), c’est exactement ce que je tiens à faire. J’ai donc mis l’école d’ingénieurs informaticiens comme premier choix, et j’ai été admise.

L’informatique était bien loin de ma vie quotidienne, contrairement à ce qui se passe actuellement, quand tout le monde a des appareils TIC chez soi et sur soi. L’informatique a été une véritable révélation pour moi. J’en suis tombée carrément amoureuse. Oui, nous étions neuf filles et 149 garçons dans la classe, mais c’était comme ça. Nous n’y pensions pas beaucoup — nous nous concentrions sur nos études.

Si je passe à aujourd’hui, on constate que le pourcentage de femmes s’inscrivant à l’EPflcommence à diminuer, après avoir plafonné en 2003/2004. Les jeunes filles hésitent à choisir l’informatique pour deux raisons. D’une part, elles voient dans l’informaticien un garçon mal lavé assis devant son ordinateur, tellement fasciné par la programmation qu’il en oublie que les boîtes de pizza vides s’empilent autour de lui. D’autre part, quand elles voient le produit final — l’iPhone, l’iPad, l’ordinateur lui-même — elles oublient de voir la technologie qu’il y a derrière. Or, il faudrait voir l’élément technique pour comprendre qu’elles aussi pourraient le faire. Mais dans les appareils et les services d’aujourd’hui, cet élément reste caché.

Les jeunes veulent se distinguer, mais il faut leur expliquer pourquoi et comment la technologie qui se cache derrière les ordinateurs peut les aider à résoudre des problèmes très importants auxquels le monde est confronté, dans des domaines tels que la médecine, les sciences de la vie ou l’astronomie. Par exemple, la science et la technologie informatiques permettent actuellement aux sciences de la vie de progresser. C’est l’éducation qui est le mot clé; si l’éducation évolue avec le temps, les filles seront plus nombreuses à opter pour les sciences informatiques.

En Norvège, le Centre Renate de Trondheim a recours à diverses astuces originales pour inciter les filles à faire des études de sciences et de technologie. Ainsi, il organise un défilé de mode où les mannequins portent les vêtements de travail des scientifiques et recrute des diplômés pour parler aux jeunes filles du secondaire qui n’ont pas encore décidé de leur avenir. Euronews diffuse une série vedette sur l’éducation — Learning World.

Mme Vélez, pensez-vous que les gouvernements des autres pays européens devraient suivre l’exemple de la Norvège et adopter des démarches plus proactives et novatrices à l’égard de l’éducation des filles? Lorsque vous faites des recherches pour votre émission, avez-vous rencontré des exemples de partenariat entre le secteur public et le secteur privé en ce sens?

«Learning World est une émission hebdomadaire mondiale regardée par 300 millions de téléspectateurs dans 151 pays. Nous tâchons de présenter des exemples intéressants dans le monde de l’éducation.»      

Aurora Velez: Sans vouloir parler au nom des gouvernements, il me faut souligner que l’éducation est un secteur qui relève effectivement de l’Etat. Dans la série Learning World, nous avons mis en avant les pays d’Europe du Nord pour ce qui est de leur approche, et notamment du contact avec les élèves. La Finlande, la Suède et le Danemark sont des modèles dans le domaine de l’éducation. Et vous venez de visionner une vidéo sur la Norvège.

Dans l’Union européenne, il n’existe pas d’approche unifiée de l’éducation. Il existe bien des programmes régionaux tels que Leonardo et Erasmus, mais l’éducation relève principalement des gouvernements nationaux.

Learning World est une émission hebdomadaire mondiale regardée par 300 millions de téléspectateurs dans 151 pays. Nous tâchons de présenter des exemples intéressants dans le monde de l’éducation. Evidemment, nous évoquons aussi bien les initiatives privées que l’enseignement public. Nous avons récemment réalisé un film au Kenya, où une école privée a conclu un partenariat avec les autorités locales pour donner une chance aux filles — aux garçons aussi mais surtout aux filles — qui ont besoin d’un coup de pouce pour acquérir les connaissances nécessaires à la réalisation de leurs propres objectifs.

Mon message est celui-ci: regardons ce qui se passe en Europe du Nord où des modèles intéressants sont mis en place. Dans le même temps, regardons vers le Sud, en dehors de l’Europe, pour voir comment les mêmes problèmes sont traités.

M. Uygur, quelle est l’influence des enseignants sur l’orientation des élèves? Pensezvous que les enseignants découragent délibérément les filles d’étudier les matières scientifiques et la technologie, ou s’agit-il d’un processus plus sournois que ça?

«Je suis bien conscient, en tant qu’enseignant, de l’énorme influence que j’ai sur mes élèves. Enfant, vous n’avez pas grandchose pour construire vos rêves hormis les rêves de vos parents, de vos enseignants et de vos camarades, mais leur propre mode de pensée influe sur leurs rêves.»      

Inal Uygur: Si nous nous mettons à la place de l’élève — place que nous occupons tous à un moment donné — nous constatons que les parents et les enseignants ont une influence énorme. Lorsque nous étions enfants, nous tenions pour acquis que les parents donnaient l’amour et que les enseignants détenaient l’autorité en matière de savoir.

Je suis bien conscient, en tant qu’enseignant, de l’énorme influence que j’ai sur mes élèves. Enfant, vous n’avez pas grand-chose pour construire vos rêves hormis les rêves de vos parents, de vos enseignants et de vos camarades, mais leur propre mode de pensée influe sur leurs rêves.

Alors, quand on demande à un jeune «que veux-tu faire plus tard?», il lui est bien difficile de répondre. Même les parents et les enseignants n’ont pas la moindre idée de ce que sera le monde dans cinq ans. Les enseignants influencent-ils le choix des enfants? Oui. Le font-ils délibérément? La réponse est plus subtile qu’un simple oui ou non.

J’ai des collègues qui découragent les filles de se lancer dans l’étude des mathématiques ou des sciences. La plupart le font en toute sincérité, pensant donner un bon conseil, pensant que les filles se débrouillent mal dans ces matières. Pourquoi pensent-ils cela? C’est une question de génération. Quand ces enseignants étaient jeunes, on leur a inculqué cette notion. Et ils reproduisent ce message. Je pense que cela explique partiellement le problème.

A l’heure actuelle, le monde évolue si vite que tout change de génération en génération. Cela crée un problème en amont puisque les enseignants peuvent transmettre quelque chose du monde dans lequel ils ont grandi, mais ce n’est pas le monde dans lequel grandissent leurs élèves. Et bien que les enseignants soient convaincus d’aider leurs élèves, inconsciemment ils font peut-être partie du problème.

Mme Lodge-Clarke, qu’estce que le programme DigiGirlz de Microsoft et comment fonctionne-t-il?

«DigiGirlz est une manifestation d’une journée qui se tient en divers centres Microsoft dans le monde. Il s’agit de démythifier entourant les maths et les sciences, et de donner confiance aux filles.»      

Alethea Lodge-Clarke: DigiGirlz a été lancé il y a une dizaine d’années, à l’initiative de quelques développeuses de logiciels, qui avaient constaté le manque d’intérêt des filles pour l’informatique et les TIC d’une manière générale. Si l’on regarde les statistiques des examens de niveau avancé aux Etats-Unis en 2008, 17% de ceux qui passaient l’examen de fin de secondaire en maths et en informatique étaient des filles. En 1985, 37% de tous les diplômés en informatique étaient des femmes. En 2008, ce pourcentage était tombé à 18%. Cette tendance à la baisse est très inquiétante car l’informatique et la technologie de l’information sont le fondement de tout ce que nous faisons aujourd’hui. On parle beaucoup de déperdition — c’est-à-dire des jeunes filles qui étudient les sciences dans le secondaire, mais choisissent une autre voie pour leurs études universitaires. Il existe aussi d’autres types de déperdition. Fondamentalement, il fallait inciter les filles à faire des sciences en plus grand nombre. DigiGirlz est une manifestation d’une journée qui se tient en divers centres Microsoft dans le monde; il existe aussi une espèce de camp DigiGirlz qui s’étale sur deux jours. Il s’agit de démythifier entourant les maths et les sciences, et de donner confiance aux filles. Nous leur faisons comprendre la réalité du travail dans une industrie technologique de pointe, et elles ont la possibilité de rencontrer individuellement des employés de Microsoft. Elles assistent à des démonstrations de produits et on leur montre comment les choses fonctionnent. On leur montre ce qui se passe en coulisse et comment les maths et les sciences apprises en classe s’appliquent dans la vraie vie.

Mme Sah, en Asie du Sud et en Inde, qu’est-ce qui pousse les filles à étudier les sciences et les sciences de l’ingénieur?

«Dans les sociétés traditionnelles comme les nôtres, on attend des femmes qu’elles soient de merveilleuses mères, de bonnes cuisinières, des épouses extraordinaires et des salariées modèles. Il n’est guère facile de concilier tout ça.»      

Gitanjali Sah: D’une manière générale, les femmes sont sous-représentées dans le secteur des sciences et de la technologie, encore que l’Asie du Sud et l’Inde aient de meilleurs résultats sur ce plan. Dans les sociétés traditionnelles comme les nôtres, on attend des femmes qu’elles soient de merveilleuses mères, de bonnes cuisinières, des épouses extraordinaires et des salariées modèles. Il n’est guère facile de concilier tout ça.

Traditionnellement, il est bien vu en Inde d’être médecin ou ingénieur. Les parents poussent souvent leurs enfants à suivre un cursus technologique, faisant même quelquefois pression sur eux. C’est peut-être là une des raisons pour lesquelles filles et garçons sont nombreux à étudier la technologie en Inde. Non seulement ces études permettent d’accéder à une profession prestigieuse et lucrative, mais ce sont aussi des professions très valorisantes sur le plan social. Pour les filles, les études de technologie et de sciences de l’ingénieur peuvent même multiplier les chances de faire un bon mariage. Dans la section «rencontres» des journaux et des sites web, il y a souvent un homme qui cherche pour épouse une femme ingénieur. Etre ingénieur peut aider à trouver un bon mari. En Inde et en Asie du Sud, si les femmes tiennent à devenir ingénieur c’est plus pour des raisons culturelles et sociales qu’autre chose.

Mme Ndege, vous vous êtes heurtée à la résistance de vos collègues masculins lorsque vous avez choisi de faire des études longues dans le secteur des TIC. Quelles étaient leurs objections à la présence d’une femme dans ce secteur?

«J’assistais à des réunions avec des hommes qui me disaient “Tu ne connais rien aux TIC, tu ne devrais pas assister aux réunions où l’on parle de technologie.»      

Sperenza Ndege: En Afrique, nous sommes depuis trop longtemps à la traîne. Nous voulons rattraper le reste du monde, et il est vraiment temps d’adhérer pleinement à la technologie, malgré nos problèmes d’infrastructure dans le domaine des TIC. L’Université virtuelle africaine (AVU) est un projet de la Banque mondiale, officiellement lancé en 1997. Il s’agissait initialement d’un réseau de téléenseignement technologique pour aider à combler la fracture numérique en Afrique, notamment en mettant en place des capacités dans le secteur des sciences et de l’ingénierie. L’Université Kenyatta a participé à ce projet dès le début.

C’est aux environs de 1999 que j’ai suivi mes premiers cours d’informatique. Munie d’un bagage en sciences sociales et en littérature, j’ai décidé d’essayer l’informatique. J’ai ensuite opté pour la technologie informatique et ai suivi un cours en technologie de l’information en Belgique pendant quatre mois.

De retour dans mon pays, on m’a demandé de créer un site web pour l’université. A l’époque, les sites web étaient tout nouveaux dans le pays et peu de gens en maîtrisaient la technologie. On me demandait pourquoi quelqu’un comme moi, issue des sciences sociales et munie d’un mastère en littérature et d’un doctorat en linguistique, aidait à créer un site web pour une université. Ce n’était pas évident.

Je me suis ensuite rendu compte que j’étais mal accueillie dans le département des TIC. On n’y trouvait d’ailleurs aucune femme. L’un des hommes m’a dit qu’on ne voulait pas de moi parce que j’étais une femme et parce que je n’avais fait qu’un cursus court, et ne détenait pas le diplôme de l’AVU. Sous-entendu, c’était un des hommes du département des TIC qui aurait dû être chargé d’aider à créer le site web de l’université.

J’assistais à des réunions avec des hommes qui me disaient «Tu ne connais rien aux TIC, tu ne devrais pas assister aux réunions où l’on parle de technologie». J’étais mal à l’aise dans ces réunions. Un jour j’ai décidé que cela suffisait comme ça. Je me suis inscrite à un mastère en systèmes d’apprentissage en ligne, auprès d’une université du Royaume-Uni. J’ai consacré une partie de mes économies et mon mari une partie des siennes au paiement des frais d’inscription. Un cours de sept mois de niveau mastère en systèmes d’information coûtait en effet 15 000 USD. Ainsi, j’ai obtenu les qualifications requises en TIC et mes collègues masculins m’ont mieux acceptée.

Je m’intéresse tout particulièrement aux avantages de l’enseignement en ligne pour un pays comme le mien. Je suis très contente que le Gouvernement kenyan ait désormais introduit l’enseignement en ligne dans les établissements secondaires, et ait inscrit l’informatique au programme scolaire. Ce n’est pas encore une matière obligatoire, mais je pense qu’elle le deviendra prochainement.

Tous les étudiants en première année d’université doivent suivre un cours d’informatique. Nous en sommes là actuellement, et je suis ravie d’entendre les étudiantes dire «je vais devenir informaticienne». Les filles qui font actuellement leurs études dans le système scolaire kenyan se lancent avec bonheur dans les matières technologiques.

 


* Reprinted with permission from UN Women (www.unwomen.org).

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