ITU

Committed to connecting the world

Discours du Secrétaire général de l'UIT, Dr Hamadoun I. Touré

​Association Luxembourgeoise Des Ingénieurs
L'Union Internationale Des Télécommunications et L'Espace Extra-Atmosphérique : Défis D'Auhourd'hui et Perspectives de Demain dans Le Domaine du Large Bande

06 Mars 2014, Luxembourg

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Chers collègues,
Mesdames et Messieurs,

C'est pour moi un grand plaisir d'être avec vous aujourd'hui au Luxembourg et d'avoir l'honneur de m'adresser à la prestigieuse "Association luxembourgeoise des ingénieurs". J'ai moi-même eu la chance de recevoir une formation d'ingénieur et j'ai toujours un très profond respect pour cette profession.

On m'a demandé de m'exprimer aujourd'hui sur le thème "L'Union internationale des télécommunications et l'espace extra-atmosphérique: défis d'aujourd'hui et perspectives de demain dans le domaine du large bande".

Je suis particulièrement heureux de pouvoir évoquer ce sujet. En effet, les technologies par satellite me tiennent très à cœur et ont occupé une place très importante dans ma vie professionnelle, aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé.

Avant de prendre mes fonctions à l'UIT à Genève en 1998, j'avais pu me forger une expérience concrète de l'industrie du satellite – tout d'abord, au Mali, mon pays natal, puis à Washington où je travaillais à Intelsat, et enfin auprès de la compagnie ICO.

L'expérience que j'y ai acquise a contribué pour beaucoup à définir les méthodes que j'ai appliquées au Secteur du développement des télécommunications de l'UIT que j'ai dirigé entre 1998 et 2006, ainsi que, bien évidemment, celles que j'utilise à mon poste actuel de Secrétaire général de l'UIT, que j'occupe depuis 2007.

Mesdames et Messieurs,

L'UIT a pour spécificité, par rapport aux autres institutions spécialisées des Nations Unies, de rassembler des membres issus du secteur public et du secteur privé. Outre ses 193 Etats Membres, l'Union compte quelque 700 Membres de Secteur représentant les grands opérateurs, équipementiers, développeurs de logiciels, prestataires de services, instituts de recherche-développement et organismes locaux, régionaux et internationaux du secteur des TIC.

C'est, à mon avis, ce qui fait la grande force de l'UIT.

Depuis bientôt 150 ans, nous travaillons aux côtés de l'industrie que nous avons pour mission de servir. Ensemble, nous nous efforçons de parvenir à un consensus à l'échelle planétaire, à concilier des intérêts concurrents et à élaborer les nouvelles normes techniques sur lesquelles s'appuie le développement de ce qui est aujourd'hui le secteur économique le plus dynamique.

Toutes nos activités ont pour but de mettre des services de communication abordables et équitables à la portée de tous les habitants de la planète, et nous nous employons à encourager la coopération pacifique entre les nations grâce au partage équitable des ressources mondiales – dans l'intérêt de l'humanité tout entière.

Depuis la naissance des tout premiers systèmes à satellites commerciaux dans les années 60, nous assurons des tâches cruciales de coordination et de supervision techniques et réglementaires essentielles pour soutenir la croissance du secteur des satellites – en étroite collaboration avec d'autres parties prenantes et organismes ayant, eux aussi, tout intérêt à ce que l'espace reste un lieu de paix et d'harmonie.

Je suis heureux que nous ayons pu nous acquitter de ce rôle jusqu'à maintenant – et je suis certain que nous continuerons, dans l'intérêt de tous, à relever les défis qui nous attendent, aujourd'hui et demain.

Comme nombre d'entre vous le savent, l'UIT est la seule organisation internationale qui a pour tâche de gérer le spectre des fréquences radioélectriques et les orbites des satellites – ressources communes au monde entier.

Nos responsabilités à cet égard sont multiples:


Les activités de l'UIT couvrent tous les types de systèmes à satellites, employés à des fins civiles ou gouvernementales, dans tous les services – les plus couramment utilisés étant le service fixe par satellite, le service mobile par satellite et le service de radiodiffusion par satellite.

Ces systèmes – qui comptent actuellement quelque 400 satellites géostationnaires en exploitation – fournissent des services qui répondent aussi bien à des intérêts commerciaux qu'aux besoins des pouvoirs publics.

Une quarantaine de nouveaux satellites sont lancés chaque année, soit pour remplacer d'anciens engins, soit pour fournir une capacité supplémentaire. L'UIT traite par année plus de 300 réseaux à satellite géostationnaires  et plus de 2 300 d'entre eux sont inscrits dans le Fichier de référence international des fréquences.

Mesdames et Messieurs,

Notre tâche est avant tout de faire en sorte que les services essentiels que fournissent les systèmes à satellites puissent bien fonctionner sans causer ou subir de "brouillages préjudiciables".

Dans le monde des radiocommunications, on entend par brouillages préjudiciables les brouillages entre deux fréquences qui entraînent de graves perturbations, des gênes importantes ou des interruptions répétées pour l'un ou l'autre service.

Les brouillages préjudiciables sont un problème potentiel pour n'importe quel service de radiocommunication mais, pour les systèmes à satellites, ce problème est particulièrement grave pour plusieurs raisons qui vont au-delà des simples lois de la physique et tiennent au fait que les ondes radioélectriques en se propageant ne s'arrêtent pas aux frontières nationales.

Une de ces raisons, très importante, est que pour certains services assurés par satellite – par exemple la navigation aérienne pour les aéronefs – la sécurité est un élément crucial pour le décollage, atterrissage et vol des aéronefs , ce qui veut dire que les brouillages peuvent mettre en péril l’une de ses phases aved des conséquences qui peuvent être dramatique .

Le coût même de la fabrication, du lancement et de l'exploitation d'un satellite pendant 15à 17 ans, qui se chiffre en centaines de millions de dollars par satellite, est une autre raison qui fait qu'il n'est pas envisageable de résoudre les problèmes de brouillages préjudiciable a posteriori, au vu de la difficultés d’apporter des modifications aux équipements qui sont dans l’espace.

Une troisième raison tient au fait que l'espace est de plus en plus "encombré" en particulier à proximité des créneaux orbitaux "les plus recherchés" sur l'orbite des satellites géostationnaires, ce qui fait qu'il est difficile de s'assurer que les nouveaux systèmes ne brouilleront pas les systèmes existants.

Il y a 30 ans, lorsque le secteur des télécommunications par satellite était encore relativement jeune, on considérait qu'un espacement orbital de 6° entre satellites géostationnaires utilisant les mêmes fréquences et couvrant une même zone géographique était l'espacement minimal nécessaire pour assurer la coexistence entre ces satellites.

Dix ans plus tard, cet espacement minimal n'était plus que de 3°.

Aujourd'hui, alors que le nombre de systèmes spatiaux déployés ne cesse d'augmenter pour faire face à la demande croissante des services, l'UIT est confrontée à un problème de taille: ramener l'espacement entre les satellites à 2°, voire moins, pour les créneaux orbitaux "très recherchés", c'est-à-dire les créneaux où les satellites sont positionnés de façon à desservir le plus grand nombre possible d'utilisateurs potentiels.

Et la technologie spatiale évolue très vite.

Alors qu'au départ les demandes que traitait l'UIT pour les satellites géostationnaires concernaient la bande des 6/4 GHz, aujourd'hui les satellites sont exploités jusqu'à environ 100 GHz.

Chers collègues,

Le rôle de coordination qu'assure l'UIT pour le déploiement de nouveaux satellites suppose des calculs techniques complexes et une liaison avec les administrations nationales dont les systèmes à satellites et les stations de Terre pourraient être brouillés par les transmissions d'un nouveau satellite.

L'UIT planifie le déploiement de tout nouveau système en projet en tenant compte des caractéristiques d'exploitation précises de tous les systèmes et de toutes les stations concernés qui sont déjà inscrits dans le Fichier de référence international des fréquences afin que le nouveau système puisse fonctionner sans subir de brouillages préjudiciables de la part de satellites déjà en orbite et ne cause pas lui-même de brouillages préjudiciables aux services existants.

La coordination effectuée à l'UIT revêt une importance cruciale pour les systèmes déployés par des pays en développement dans lesquels les aléas technologiques peuvent avoir des conséquences considérables – avant tout en raison des difficultés que ces pays rencontrent pour assurer le financement des satellites et aussi parce que le nombre total de satellites desservant les pays en développement est déjà inférieur à celui des satellites desservant les pays développés.

Les Etats Membres de l'Union doivent obligatoirement effectuer auprès de l'UIT la coordination des fréquences pour leurs satellites et, compte tenu des centaines de millions de dollars qui sont en jeu pour l'exploitation d'un satellite, rares sont les opérateurs qui sont prêts à prendre le risque de faire cavalier seul.

L'inscription dans le Fichier de référence international des fréquences géré par l'UIT confère aux administrations des droits, en particulier la reconnaissance et la protection internationales dues aux différents systèmes à satellites, mais aussi des obligations au niveau international, obligation de coordonner avec les nouveaux venus et de prendre les mesures nécessaires en vue d’éliminer les brouillages.

Il est vrai qu'il est de plus en plus difficile d'obtenir de nouvelles positions orbitales et de nouvelles fréquences "satisfaisantes" et de les coordonner toutes conformément aux dispositions du Règlement des radiocommunications.

Utiliser efficacement les ressources du spectre et de l'orbite est donc aujourd'hui l'un des plus gros défis auquel est confrontée la communauté internationale alors qu'elle s'efforce de promouvoir le développement des TIC et d'atteindre les objectifs de connectivité qui ont été fixés par le Sommet mondial sur la société de l'information.

Mesdames et Messieurs,

J'ai plaisir à vous informer que l'UIT a récemment beaucoup progressé dans ce domaine, notamment avec les résultats de la dernière Conférence mondiale des radiocommunications (CMR-12) qui a eu lieu il y a deux ans et a enregistré une participation record.

La CMR-12 a mené à bien l'examen des 33 points inscrits à son ordre du jour et toutes les décisions ont été prises par consensus sans qu'il ait été nécessaire de recourir à un vote pour l'un quelconque des points.

Chacun ici présent aujourd'hui mesurera pleinement à quel point l'approche multi-parties prenantes suivie par l'UIT pour la prise de décisions lors des conférences a porté ses fruits. Il n'est pas inutile de rappeler ici que l'UIT, créée en 1865, est la plus ancienne organisation internationale au monde et a donc fait ses preuves à cet égard.

Chers collègues,

Les résultats de la CMR-12 sont encourageants pour le secteur des télécommunications par satellite et pour l'espace extra atmosphérique.

Les nouvelles dispositions réglementaires qui ont été adoptées pour résoudre les difficultés existantes seront réexaminées par la CMR-15 et, au besoin, renforcées.

Comment résoudre le problème indéniable de l'encombrement de cette ressource commune? Tel est, à n'en pas douter, le plus gros défi que nous devrons relever pour le secteur des télécommunications par satellite.

Plusieurs possibilités peuvent être envisagées:


Dans un cas comme dans l'autre, le risque est de restreindre la souplesse d'exploitation des opérateurs de satellites ou d'accroître les coûts pour l'utilisateur final.

Il faut aussi évaluer les conséquences en ce qui concerne l'accès équitable à ces ressources pour les pays du monde entier, tout en étant conscient que la situation actuelle menace déjà cet accès équitable dans la mesure où les systèmes en place sont favorisés.

En outre, une part importante des travaux préparatoires en vue de la CMR-15 et de la conférence proprement dite sera consacrée aux besoins de spectre des services par satellite.

Au titre de neuf des dix-huit points qui ne sont pas inscrits de façon permanente à l'ordre du jour des CMR, la CMR-15 examinera les thèmes suivants: les attributions additionnelles aux services par satellite ou telle ou telle utilisation à l'intérieur de ces services – par exemple, les télécommunications mobiles internationales (IMT); les systèmes d'aéronefs sans pilote (UAS) ou les stations terriennes à bord de navires (ESV).

Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi de conclure par quelques mots sur les perspectives de demain dans le domaine du large bande.

Au cours des deux dernières décennies, nous avons accompli des progrès considérables pour mettre les avantages des TIC, et en particulier des communications cellulaires mobiles, à la portée de presque tous les habitants de la planète.

Et pourtant il nous reste encore de formidables défis à relever: à peine avons-nous réduit la première fracture numérique qu'une deuxième apparaît déjà, puisque deux tiers des habitants des pays en développement ne sont toujours pas connectés.

Il ne s'agit pas d'une simple question de connectivité: il s'agit de justice mondiale et d'un impératif moral qui s'impose à tout un chacun. Nous ne pouvons tout simplement pas priver plus de la moitié des habitants de la planète des avantages socio-économiques indéniables qu'apportent les services TIC évolués.

C'est la raison pour laquelle l'UIT et l'UNESCO ont créé en 2010 la Commission "Le large bande au service du développement numérique", afin de stimuler le déploiement des infrastructures large bande dans le monde et ainsi d'apporter à tous les habitants de la planète les avantages du large bande.

Cette Commission présidée conjointement par Paul Kagamé, Président du Rwanda, et Carlos Slim, Président de la Fondation Carlos Slim, compte près de 60 membres, tous des dirigeants de haut niveau dans leur domaine, qui représentent des gouvernements, des entreprises du secteur privé, les milieux universitaires et les agences internationales.

La Commission a su porter au niveau politique le plus élevé la question du large bande, un sujet de préoccupation qui nous concerne tous au plus haut point. Elle tiendra deux réunions importantes cette année, l'une à Dublin, le 23 mars prochain, et l'autre à New York, le 21 septembre, juste avant l'Assemblée générale des Nations Unies.

La technologie des satellites est bien sûr l'une des clés du développement de l'accès large bande et les toutes dernières technologies ont grandement contribué à améliorer la capacité des satellites à offrir de très hauts débits:


On peut affirmer aujourd'hui sans risque de se tromper que les technologies satellitaires jouent un rôle déterminant dans la réduction de la nouvelle fracture numérique non seulement dans les pays en développement, mais aussi dans les pays développés.

En effet, tous les pays ont inclus dans leurs plans sur le large bande un volet sur les télécommunications par satellite qui sont nécessaires pour desservir les zones rurales et les zones peu peuplées; par ailleurs, les satellites permettent aujourd'hui d'offrir des services à plus d'un million d'usagers aux Etats-Unis, ce qui représente chaque année, à l'échelle mondiale, des recettes d'un montant total de plus d'un milliard de dollars.

En conclusion, je vous invite à bien réfléchir à la façon dont nous pouvons continuer d'utiliser et d'améliorer les technologies satellitaires pour connecter ceux qui ne le sont pas encore et œuvrer pour un monde meilleur et plus juste pour tous.

Je vous remercie de votre attention.