ITU

Committed to connecting the world

Discours du Secrétaire général de l'UIT, Dr Hamadoun I. Touré

Technologie, Innovation et Multilinguisme


Table Ronde

03 Avril 2013, Genève, Suisse


English 

 

Excellences,
Chers collègues,
Mesdames et Messieurs,


Je suis très heureux d’être parmi vous cet après-midi pour cette table ronde sur le thème "Technologie, innovation et multilinguisme", organisée par l’Organisation internationale de la Francophonie.


Comme le savent déjà ceux qui me connaissent bien, je suis un fervent partisan du multilinguisme.


J’ai grandi au Mali, où j’ai appris des langues locales – le songhaï et le bambara – ainsi que l’anglais et le français. J’ai poursuivi mes études, en russe, dans l’ex-Union soviétique et j’ai passé une bonne partie de ma vie professionnelle dans des pays où l’anglais est, sinon la langue maternelle, du moins la langue de travail.


Récemment, je me suis mis à l’espagnol. L’apprentissage de chaque nouvelle langue ouvre des portes sur des cultures différentes et sur toutes leurs richesses, et notre expérience du monde devient plus intéressante et plus gratifiante.


Il existe dans le monde bien plus de 6 000 langues parlées et des centaines, sinon des milliers, d’alphabets différents. Nous devons respecter et honorer cette diversité et éviter tout impérialisme linguistique.


Nous sommes aujourd’hui à un carrefour.


Allons-nous choisir la voie qui est peut-être celle de la moindre résistance et conserver la structure actuelle de l’Internet, qui impose à tous les internautes d’utiliser l’alphabet latin, et qui reste pour l’essentiel unilingue?


Ou allons-nous nous employer à ouvrir l’Internet à la magnifique diversité de tous les alphabets et de toutes les langues du monde?


Par ce moyen, nous pouvons contribuer à connecter le monde et tous les habitants de la planète, quel que soit l’endroit où ils vivent et quelle que soit leur situation.


Mesdames et Messieurs,


Connecter ceux qui ne le sont pas encore – cet objectif est au cœur des activités de l’UIT, conformément au rôle important qu’elle joue dans le développement de l’Internet – en élaborant des normes, en attribuant des fréquences, en facilitant la mise en service de réseaux à fibre optique, de satellites et de bien d’autres moyens de communication.


Nous avons accompli des progrès extraordinaires depuis le début de ce millénaire.


A tel point que, dans de nombreuses régions, le taux de pénétration du mobile dépasse aujourd’hui les 100%, et que plus de 6,4 milliards d’abonnements au téléphone mobile sont activés dans le monde.


Pourtant, il reste encore beaucoup à faire.


En effet, si presque tous ont désormais accès au téléphone mobile, près des deux tiers des habitants de la planète (soit 4,5 milliards de personnes) n’ont toujours pas accès à l’Internet. Autrement dit:

  • Près des deux tiers des habitants de la planète n’ont toujours pas accès à la plus vaste bibliothèque du monde et à toutes ses richesses.
  • Près des deux tiers des habitants de la planète n'ont toujours pas accès au plus vaste marché du monde.
  • Et près des deux tiers des habitants de la planète n'ont toujours pas accès aux immenses opportunités dont bénéficie l'autre tiers.


L’ambition de parvenir à connecter l’humanité tout entière et l’importance du large bande pour tous les pays ont été mises en avant par la Conférence mondiale des télécommunications internationales, ou CMTI-12, réunie à Dubaï en décembre dernier.


A ce propos, je constate avec plaisir que le nouveau Règlement des télécommunications internationales – ou RTI – élaboré par cette conférence contient de nouvelles dispositions importantes, en particulier dans son Article 6, afin d’encourager à investir dans les réseaux internationaux de télécommunication et de promouvoir des prix de gros concurrentiels pour le trafic acheminé.


Il s’agit là de l’un des plus importants articles du RTI révisé et je ne doute pas qu’il contribuera pour beaucoup à stimuler le déploiement du large bande dans le monde – et à mettre l’Internet à la portée des 4,5 milliards de personnes qui ne sont toujours pas connectées.


Nous sommes parmi les privilégiés – les 2,5 milliards de personnes qui sont aujourd’hui connectées – et je suis sûr que parmi tous ceux qui assistent à cette table ronde à Genève, nul n’oublie les deux tiers restants de la population mondiale qui ne sont toujours pas en ligne.


Le RTI révisé contient en outre plusieurs résolutions nouvelles, qui ne sont soumises ni à ratification, ni à acceptation, ni à approbation et ne sont pas, en soi, contraignantes pour les Etats Membres.


Ce sont néanmoins des textes importants qui, en eux-mêmes, contribueront à promouvoir l’amélioration de l’accès aux TIC pour tous et à assurer la durabilité à long terme de l’Internet.


A ce propos, je souhaite attirer votre attention sur la troisième de ces résolutions, sur le thème Promouvoir un environnement propice à la croissance accrue de l’Internet.


Cette résolution appelle expressément à investir davantage dans le large bande et à appuyer le modèle multi-parties prenantes pour la gouvernance de l’Internet.


Chers collègues,


Il y a trois ans, en 2010, l’UIT et l’UNESCO ont créé la Commission "Le large bande au service du développement numérique" afin de promouvoir l’élargissement de l’accès au large bande et le déploiement de cette technologie dans le monde, non pas en tant que fin en soi, mais en tant que catalyseur de la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement.


Cette Commission compte aujourd’hui une soixantaine de membres – tous experts dans leurs domaines respectifs – représentant des gouvernements, le secteur privé, les milieux universitaires et des organismes internationaux et qui s’emploient sans relâche à promouvoir l’importance du leadership politique.


L’un des groupes de travail thématiques de la Commission sur le large bande est d’ailleurs consacré au multilinguisme.


Ce groupe de travail, présidé par mon cher ami Adama Samassékou, Président du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines, a pour ambition de promouvoir les principes du multilinguisme et de la diversité multiculturelle. Ce groupe de travail, qui a tenu sa réunion inaugurale à Paris l’année dernière, réfléchit aux moyens de sensibiliser, notamment par le biais de l’Internet, à l’importance cruciale du multilinguisme pour la gouvernance mondiale et la protection de l’avenir de l’humanité.


Fait intéressant, les auteurs du rapport de la Commission sur le large bande (L’Etat du large bande), publié en septembre dernier, ont relevé d’importants changements dans l’utilisation des langues en ligne. Selon leurs prévisions, si la croissance se poursuit au rythme actuel, le nombre d’internautes se connectant au web en chinois dépassera en 2015 le nombre d’internautes utilisateurs de l’anglais.


Ainsi que l’a déclaré Mme Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, qui assure à mes côtés la vice-présidence de la Commission, "Le multilinguisme sur l’Internet peut être l’un des principaux vecteurs de la réalisation des OMD et de l’édification de sociétés du savoir".


Mesdames et Messieurs,


Bien sûr, l’UIT elle-même a une longue tradition de défense du multilinguisme, en particulier dans le contexte de l’Internet, et je rappelle à ce propos que nous avons organisé en 2003 et 2005 le Sommet mondial sur la société de l’information.


En particulier, nos membres continuent d’accorder un rang de priorité élevé à la question des noms de domaine internationalisés, et la Résolution 133 de la Conférence de plénipotentiaires réunie à Antalya en 2006 traite du rôle des administrations des Etats Membres dans la gestion de ces noms de domaine.


Aux termes de cette résolution, le Secrétaire général de l’UIT et les Directeurs des Bureaux sont chargés de prendre une part active à toutes les discussions, initiatives et activités internationales relatives à la mise en service et à la gestion des noms de domaine Internet internationalisés, en collaboration avec les organisations concernées, dont l’OMPI et l’UNESCO.


Cette résolution a été révisée lors de la dernière Conférence de plénipotentiaires réunie à Guadalajara (Mexique) en 2010, et nos membres ont insisté sur la nécessité de pouvoir utiliser l’Internet dans des alphabets non latins.


Chers collègues,


Le multilinguisme, qui élargit l’accès à l’information, offre de nouveaux angles de vues sur le monde et permet de l’appréhender autrement; il encourage l’inspiration et la créativité dans toutes les activités humaines.


Grâce aux progrès accomplis à la CMTI-12 et aux efforts déployés par l’UIT pour connecter tous les habitants de la planète, je suis convaincu que le multilinguisme va s’épanouir au cours des dix prochaines années.


Cet essor s’accompagnera d’une déferlante d’innovations – innovations qui sont, évidemment, le moteur du progrès de l’humanité.


Je vous invite donc tous à rendre hommage à l’esprit de multilinguisme et à collaborer pour lui assurer la place qui lui revient de droit dans le monde de demain.


Je vous remercie.